Histoire du Lubéron : 4 000 ans d’histoire!

Les origines
Environ deux mille ans avant notre ère, l’époque Chalcolithique voyait l’épanouissement de la première grande civilisation du Lubéron. Le climat est plus doux qu’aujourd’hui, le gibier abonde, les eaux saines favorisent l’habitat. L’homme est solidement installé dans les vallées et sur les plateaux depuis de nombreuses générations. Les tribus vivent dans des huttes de pierres sèches au toit de branchages, ces fameux « clapiers » du plateau des Claparèdes, par exemple. Les chasseurs taillent leurs flèches dans du silex et vont chercher dans le lit de la Durance les blocs de serpentine ou de diorite dont ils font leurs haches polies.

Entre Gordes et Murs, le long de la vallée de la Sénancole, on trouve encore des myriades d’éclats de silex. Il y avait là de nombreux ateliers en plein air. On extrayait les rognons de silex grâce à des puits de plusieurs mètres de profondeur. Puis à la surface se faisait le travail d’affinage à l’aide surtout de maillets dont on a retrouvé de nombreux exemplaires sur place. L’importante production de ces ateliers était exportée dans toute la région.

La stèle de Lauris que l’on peut voir au musée Calvet d’Avignon représente un anthropomorphe, un visage humain stylisé où pour la première fois les yeux sont représentés, alors qu’ils sont absents sur toutes les stèles trouvées à Trets, Isle-sur-Sorgue, Orgon, Sénas ou Avignon. Il s’agit d’une stèle funéraire, où la cessation de la vie se manifeste par la non figuration de la bouche. « Ce ne serait donc point la divinité tutélaire de la tombe, dit Fernand Benoit, mais le double du défunt, gravé ou peint à l’entrée de l’hypogée pour fixer l’âme errante ou l’esprit du défunt et sans doute pour recevoir un culte. »
Mais le Chalcolithique a laissé d’autres traces. En particulier le dolmen de Ménerbes, un des plus beaux de Provence.
Et les siècles passent sur ceux que quelques siècles avant notre ère, les grands voyageurs grecs puis romains appelleront les Ligures. Les invasions Celtes, si elles repoussent les Ligures dans les hautes vallées alpines, permettent aussi aux deux peuples de se jouxter et de se confondre. C’est cette nouvelle race qui va se développer dans le Luberon.
Le massif du Luberon a 20 millions d’années. C’est un magnifique anticlinal orienté est-ouest et partagé en deux parties par la vallée de l’Ayguebrun. A l’ouest, dans la partie du Comtat Venaissin, le Petit Luberon a de 600 à 700 mètres d’altitude. Une route goudronnée la Route des Cèdres en parcourt la crête. A l’est, le Grand Luberon culmine au Mourre Négre à 1125 mètres et se termine au-delà du Vaucluse, au rocher de Volx.

Le dolmen de Ménerbes
On trouve des dolmens ailleurs qu’en Bretagne malgré leur nom gaèlique qui signifie « table de pierre », La Provence est semée de nombreux monuments de ce type, mais celui de Ménerbes est jusqu’à présent le seul connu dans le département du Vaucluse, alors qu’ils sont si nombreux dans le Var.
Dans le vallon oriental de Ménerbes, le long de la route qui conduit à Bonnieux, se trouve le plus beau des dolmens de Provence. Là, mordant sur la chaussée, l’énorme dalle de pierre qui pèse une dizaine de tonnes, cache la chambre funéraire construite par les hommes du Chalcolithique.
Les préhistoriens connaissaient depuis longtemps l’existence du mégalithe. Mais certains archéologues pensaient que la dalle de pierre était un simple surplomb rocheux de la colline aménagé et non un véritable dolmen dont tous les éléments doivent être construits. Au siècle dernier un agriculteur s’en était servi comme resserre pour ses pommes de terre ; la route n’existait pas encore et le monument se trouvait au même niveau que la vigne qui est en contrebas de l’autre côté de la chaussée.

Mais depuis plus d’un siècle, le dolmen abandonné s’était rempli de terre. Le chemin surélevé puis goudronné fit oublier la présence du mégalithe. Au printemps 1973, Gérard Sauzade, assistant auprès de la direction des a chambre et les terres avoisinantes, mais la dalle de couverture est entièrement en place. Elle forme le toit de la chambre funéraire et repose sur deux murets de pierres sèches de forme concave et sur des blocs dressés pour la paroi frontale. Un couloir comme il est de tradition, précède la chambre, mais la plupart de ses éléments sont encore sous la route.
Durant plusieurs centaines d’années oscillant vers l’an 2.000 avant notre ère, les hommes du Chalcolithique ont érigé ces dolmens pour assurer la sépulture de leurs morts. Chaque tribu avait sa chambre funéraire orientée vers le soleil levant. Les morts étaient allongés côte à côte, et recouverts de pierres. Puis au fil des générations, les ossements repoussés vers le fond pour laisser de la place libre, formèrent des tas que l’on a parfois retrouvés.
Près de la Roque-sur-Pernes, au nord des monts de Vaucluse, Gérard Sauzade a fouillé récemment l’abri sépultural de Sanguinouse, qui date lui aussi du Chalcolithique. Voici une de ses constatations : « Les corps avaient été disposés sur le dallage et recouverts de pierres plates. Cinquante à soixante individus avaient été ainsi inhumés. Des groupements d’ossements et notamment de crânes ont été observés contre la paroi de l’abri et contre le mur sud. L’espace étant très exigu, 10 m2 environ, il semble que ces groupements aient été effectués pour permettre d’inhumer de nouveaux corps ».
On a trouvé à Sanguinouse des lames de silex, des pointes de flèches, des grattoirs. D’après les vestiges en place, nous savons que les hommes du Néolithique connaissaient le sanglier, le mouton, le lapin, le cheval et le cerf, parmi d’autres espèces abondantes dans cette région du Luberon et des plateaux de Vaucluse. Nombreux sont les habitats découverts dans la vallée du Calavon et dans la région. Le musée Calvet d’Avignon et le musée d’Apt présentent dans leurs vitrines les principaux objets découverts dans ces abris au cours des nombreuses fouilles.

Les cabanes en pierres sèches ne sont plus mystérieuses
Il y a dans toute la région du Luberon plusieurs milliers de cabanes en pierres sèches qui se répartissent sur les plateaux. On les appellent des BORIES.
Elles se trouvent en agglomérations serrées sur le plateau des Claparèdes ; tout autour de Gordes et jusqu’à Murs ; près de Bonnieux et en abondance entre Viens et Forcalquier.
Une borie (certains auteurs mettent le nom au masculin) est composée de murs épais de pierres sèches accumulées et posées en encorbellement. Leurs formes sont extrêmement diverses, elles sont rondes ou carrées, ovales, ou aberrantes. Leur inclinaison et leur épaisseur permettent de les dater à peu près. Les plus anciennes cabanes prennent appui sur des piquets ; les toits étaient peut-être en feuillage, et des huttes effondrées il ne reste que des bases de pierraille entassée. Ce sont la majorité des « clapiers » qui ont donné leur nom au plateau des Claparèdes. Ces bories « d’avant » remontent à l’époque Néolithique. Elles sont contemporaines sans doute des hommes qui construisirent le dolmen de Ménerbes. On a trouvé dans ces habitats de très nombreux vestiges, pointes de flèches, haches de pierre, lames.
Mais la véritable Borie n’apparaît qu’au deuxième âge de la Tène, deux cents ans environ avant notre ère. Alors la construction en encorbellement prend tout son sens. Les murs d’une épaisseur allant jusqu’à 1,50 m supportent un toit trop plat qui s’écroule en peu de temps. Mais l’expérience aidant, la toiture de la borie sera de plus en plus élancée, et l’encorbellement deviendra une réalité architecturale. En même temps, on fait descendre le départ de l’ogive intérieure qui supporte mieux l’ensemble et les murs s’amincissent jusqu’à 50 centimètres.
Depuis les hommes du Néolithique, jusqu’au début de ce siècle, les bories ont servi aux usages les plus divers. A Gordes beaucoup ont été habitées et elles formaient de véritables hameaux. Près de Bonnieux, elles ont surtout servi à des usages domestiques ; c’est ainsi qu’il y a des bories-citernes. Une grande dalle de rocher reçoit l’eau de pluie qui est recueillie par une citerne creusée dans le roc et protégée par une borie. Il y a des bories-greniers, des bories-toits à porcs, d’autres écuries ou étables ou cabanes de bergers. Il y a même des bories-casemates et des bories-postes d’observation.

Ce sont sans doute les grandes invasions qui ont fait édifier ces dernières. Placées à des endroits judicieusement choisis, elles permettaient à des guetteurs de surveiller les vallées et les voies d’accès à la région.

Quand aux casemates, elles datent des massacres vaudois. Après les bains de sang des villages du Luberon, saccagés par Meynier d’Oppède, les vaudois survivants se sont regroupés dans les montagnes, en communautés. Mais pour assurer leur défense, ils aménagèrent certaines bories en casemates, ou en édifièrent d’autres, car il est très difficile de ménager une meurtrière dans la paroi d’une borie.
On remarquera en se promenant sur les plateaux que la construction de certaines bories ne négligeait aucun détail. Afin d’être imperméable au vent, l’intérieur était enduit de terre ou de chaux grossière ; afin d’être protégées de la pluie, les pierres de leurs murs étaient posées légèrement en biais.

Depuis quelques années, nombreux sont les propriétaires qui restaurent des bories et les aménagent en petites maisons de campagne.
La chute gauloise face à la paix romaine

Entre la vallée du Rhône et les Alpes, trois grandes confédérations tiennent le territoire jusqu’à la mer. Le Luberon se trouve à la jonction le leurs influences. Au sud, traversant la Durance, on trouve les Saliens qui ont pour capitale Entremont près d’Aix. Les Cadellenses, à l’emplacement de Cadenet en font partie. Longeant le Rhône à partir du confluent de la Durance, les Cavares tiennent Avignon et surtout Cavaillon, Cabellio, leur principale ville. Enfin les Albiques, qui ont donné leur nom au plateau d’Albion, règnent depuis Perréal sur le Luberon proprement dit et les plateaux de Vaucluse.
Chez eux se regroupent les Albienses de Saint-Christol les Vulgientes d’Apt et les Vordenses de Gordes.
Ces confédérations gauloises vivent la civilisation des Oppida, places fortes juchées sur une colline ou un point stratégique. Elles tiennent les routes, font du commerce et ont des relations suivies entre elles.

Le littoral méditerranéen est alors occupé par les grecs de Massalia, dont les comptoirs pénètrent profondément à l’intérieur pour assurer les échanges.
Lors de la guerre entre César et Pompée, Marseille suit ce dernier et appelle au secours les Albiques, ses alliés. Ceux-ci engageront le combat contre les troupes de César, mais seront battus.

C’est pourquoi sur la voie domitienne qui va des Alpes italiennes à l’Espagne, l’oppidum de Perréal qui aurait dû être la cité choisie par les romains pour assurer la colonisation, sera détruit. Un nouveau site sera choisi à proximité, plus « apte » à recevoir la ville romaine, ce sera la Colonia Julia Apta, créée en 45 avant le Christ.
Par contre chez les Cavares, qui n’ont pas opposé de résistance à César, Cabellio sera conservé et se développant descendra dans la plaine.
La Pax Romana s’étend alors sur tout le territoire pour trois siècles. Elle ne sera secouée que par la première invasion franque, entre 260 et 280, qui détruit Apt et saccage les grands domaines, les villas qui seront plus tard des fiefs féodaux.

Ad Fines
Nom d’une station romaine donnée par les tablatures antiques sur la route entre Apt et Cavaillon. De nombreuses recherches et autant de controverses permettent de fixer celle-ci au lieu dit Soubeiras, à quelques mètres de l’embouchure du Limergue dans le Calavon ; le site le plus proche étant celui de Notre-Dame de Lumières. C’est ici en effet que se trouvait la limite entre les territoires des Cavares et celui des VulgientesVordenses, alliés au sein de la confédération des Albiques.

Au temps des ermites et des saints évêques.
Alors que la vallée du Rhône fut une des premières régions de Gaule à être évangélisée, le Luberon est un de ces pays où les « paysans restèrent longtemps païens ». Pourtant l’évêché d’Apt est un des premiers fondé. Sans doute est-ce dû au fait que la ville est située sur la grand route des Alpes vers l’Espagne, plus qu’au principe « une cité, un évêché ». Auspicius fut-il ce premier évêque, nous n’en savons rien. Par contre, il est sûr que l’évêché existe en 314 puisque l’évêque est représenté au concile d’Arles de 314 par le prêtre Rocanus et l’exorciste Victor.
A la fin du IVme siècle on connaît le nom de Genialis évêque de Cavaillon qui, à l’autre bout de la chaîne, vient compléter l’emprise du christianisme.

Quentin est évêque d’Apt lorsque commence l’épopée des grands ermites. La légende de Saint Castor fait naître celui-ci à Nîmes. Avocat à Arles, il se retire dans les solitudes du Luberon où il fonde le monastère de Saint Faustin aux environs de Ménerbes. Il est alors en relation avec saint Cassien le fondateur de SaintVictor de Marseille et sans doute saint Honorat, fondateur du centre des îles de Lérins. Soucieux de parfaire sa vie solitaire, Castor demande à Cassien qui a longtemps vécu en Orient, de lui donner des conseils. Celui-ci écrit alors pour celui qu’il appelle « homme parfait en toutes vertus et toutes sciences », les « institutions cénobitiques », ouvrage qui va figurer pendant des siècles dans toutes les bibliothèques des monastères. Saint Benoît s’en inspirera pour organiser son Ordre.
Mais bientôt la renommée de Castor est telle que les aptésiens viennent le chercher et le mettent de force sur le siège de l’évêché. Tandis que Castor meurt vers 425, Dardanus se retire dans les montagnes au-dessus du pays d’Apt pour fonder sa cité de Dieu, Théopolis, sur le mont Dromon. La femme de Castor, elle, a créé un couvent de femmes. Près d’Apt se dressent l’abbaye de Mananque, celle de Saint-Pierre-des-Tourettes, et près de Céreste, Saint-Pierre-de-Carluc.

Au bord de la Durance, dans la falaise de Beaumont près de Mirabeau, un autre ermite fait alors parler de lui. Saint Eucher s’est retiré dans une grotte de la falaise vers 440. Dix ans plus tard, il est à son tour tiré de sa solitude par les lyonnais qui le nomment évêque de leur ville, où il mourra.
Au VIme siècle c’est encore un anachorète qui devient évêque de Cavaillon. Saint Véran est venu du Gévaudan se retirer dans la solitude de Vaucluse. Mais la foule attirée par ses mérites, suivant les coutumes de l’époque, vient le chercher et l’élit au siège épiscopal. Véran meurt vers 590 ; il est connu pour avoir protesté contre la reine Frédégonde qui avait fait assassiner saint Prétextat, évêque de Rouen.
Ainsi, malgré la chute de l’empire romain, tandis que les villas changeaient progressivement de nom et donnaient naissance aux futurs villages, la région du Luberon se couvre de lieux de cultes. On a retrouvé des autels paléochrétiens des Ve et VIe siècles, à Vaugines, Bonnieux, Buoux, Saint-Pantaléon, Apt, Cavaillon, Vaucluse.

A Apt on trouve le cimetière chrétien hors-les-murs près de Rocsalière avec de nombreux sarcophages. A Buoux, près de deux cents tombes creusées dans le roc posent une énigme ; le long des falaises de Buoux, d’étranges abris paraissent être en plein ciel ; on y accédait par des échelles et de minces marches creusées dans le rocher. Ils ressemblent énormément à ces trous de moines dans les falaises des monastères des Météores en Grèce.
Toute une chrétienté vit, s’étend et bientôt aura de cité, puisque une église intra muros est construite à Apt.
Les Lombards en 575, les Sarrasins de 731 à 739 vont, parmi les différents envahisseurs qui déferlent sur la Provence, détruire la plupart des monuments. Pendant plus de deux cents ans, le silence s’installe sur l’histoire de la région. Sans doute les habitants réoccupent-ils les bories nombreuses sur les plateaux.
Cassien écrit à Castor : « N’ayant pas de monastère dans votre diocèse, vous voulez en établir un d’après les principes de ceux de l’Orient. Vous possédez cependant toute vertu et toute science et malgré vos richesses spirituelles, vos discours et votre vie même qui est un modèle pour qui recherche la perfection, vous avez recours à moi et à l’aide de ma pauvreté ! »
Sivergues est un village qui meurt lentement sur le plateau des Claparèdes. On dit que c’est là que la femme de saint Castor aurait fondé un couvent et l’appellation Sivergues serait la déformation de « Sex Vergines », les six vierges compagnes de la fondatrice,

La résurrection de saint Maïeul
Au début du Xme siècle la Provence est dévastée, désorganisée, mais l’approche de l’an Mille n’apparaît pas chargée de terreurs. Vers 906 naît Maïeul, les uns disent en Avignon, d’autres à Riez, ou encore sur le plateau de Valensole. Il embrasse très tôt la vie religieuse, refuse l’évêché de Besançon, et devient moine de l’ordre puissant de Cluny. Conseiller de l’abbé Odon, il finit par devenir lui-même abbé vers 948. Ce voyageur infatigable entreprend une série de périples au cours desquels il engage de nombreuses abbayes d’Europe dans la voie de la réforme clunisienne. Maïeul refuse la papauté à la mort de Benoît VI, mais conseille les ducs de Normandie et d’Aquitaine, et l’empereur Conrad-le-Pacifique.
C’est au retour d’un voyage à Rome qu’en 973, Maïeul et ses compagnons sont attaqués par une bande de Sarrasins à Orsières en Valais. Dans le bref combat qui s’en suit, l’abbé de Cluny reçoit une flèche dans la main. Sa capture soulève une grande émotion dans tout le midi de la France. Ses ravisseurs qui se sont rendu compte de l’importance de leur capture demandent 1.000 livres d’argent pour sa rançon, somme énorme. La Provence bouge, les collectes se multiplient et en quelques semaines la rançon est versée et Maïeul, ce héros issu du vieux pays, est libéré. Mais Guillaume Comte de Provence, rallie toute sa famille, enthousiasme les coeurs et dans un immense élan, les provençaux courent aux armes et chassent à jamais les Sarrasins qui avaient osé toucher à leur prélat.
Dès 975 il y a quelque chose de changé dans les plaines et les collines du Calavon. L’ancienne villa gallo-romaine est devenue un Castellum, point d’appui pour la population du domaine. Puis s’installe le Castrum, véritable camp fortifié qui donnera naissance aux châteaux-forts du Moyen Age. Les manuscrits du cartulaire de l’église d’Apt donnent une série de dates qui montrent la floraison extraordinaire des édifices dans la région. Caseneuve se dresse de 976 à 992. Saignon est une Villa en 946, Castellum en 976, Castrum avec trois châteaux et remparts en 1032. Saint-Saturnin suit le même processus entre 987 et 1009. Roussillon élève des murailles, puis Viens, Castillon, Saint-Martin, Bonnieux : la plaine est de nouveau cultivée et les ponts sont relancés sur les rivières.
Réduite au silence pendant les siècles d’invasion, Apt retrouve bientôt son activité. On y rétablit les églises Saint-Pierre et Saint-Sauveur dès 975.
L’influence de Saint Maïeul est manifeste. Cet homme qui « lisait sans cesse même à cheval » a été un réorganisateur de l’Europe de l’an Mille. Il meurt à Souvigny en 994. Or son successeur, Odilon, revient à Apt en 1048 et séjourne à l’abbaye Saint-Eusèbe, à Saignon. Quelques mois plus tard, cet autre grand abbé de Cluny meurt lui aussi à Souvigny.
Cette première renaissance du pays va être suivie d’un deuxième effort encore plus vaste. Si le prieuré Saint-Symphorien près de Buoux date de la fin du XIme siècle, le pape Urbain II qui prêche la croisade vient consacrer l’abbaye Saint-Eusèbe le 5 août 1096. Le XIIme siècle témoigne alors de la plénitude de l’art roman et les murs en bel appareil s’élèvent dans tout le secteur : les églises Sainte-Anne et Saint-Michel à Apt, Saint-Chaffrey à Gordes, des chapelles à Goult, Bonnieux, Clairmont, Viens, Carluc, Auribeau ; le château de Caseneuve, les grandes abbayes cisterciennes de Sénanque et de Silvacane, la cathédrale de Cavaillon et la splendide église du Thor.
Un autre phénomène accompagne cette prospérité et cette fébrilité à reconquérir le sol en y implantant la civilisation désormais chrétienne ; c’est la mise en place des grandes familles et le partage des terres qui s’effectue.
L’abbaye Saint-Eusèbe
Ses ruines qui se trouvent sur le plateau de Saignon aurait été élevée au VIII me siècle par saint Martian. Odilon, abbé de Cluny, travailla à sa réorganisation, puis en 1096, Urbain II vint consacrer la nouvelle abbatiale et donna à l’abbé son autonomie vis-à-vis de l’évêque d’Apt. Très riche, Saint-Eusèbe possédait plus de vingt prieurés aux alentours. Mais la vie conventuelle s’arrêta brusquement en 1431 pour une raison inconnue et Saint-Eusèbe sécularisée fut peu à peu abandonnée.
Les premiers verriers
Ceux que l’on connaisse dans le Luberon se sont installés avant 1296 dans le vallon de Longaresque, du côté de Cavaillon. Un nommé Guillaume de Montbrun faisait fonctionner ses fours dans la montagne, ce qui provoqua la colère des cavaillonnais dont il consommait 30 à 40 saumées de bois par jour. Un procès s’en suivit, et le verrier fut obligé de quitter les lieux. C’est sans doute lui qui s’installa à proximité, à Goult, où plus tard le Roi René fit venir les Ferry, verriers du Dauphiné. Il les anoblit et leur achète pour 100 florins de verres « moult bien bariolés et bien peints », qu’il envoie à Louis XI. Un dicton disait autrefois : « Gentilhommes de verre, si vous tombez par terre, adieu vos qualités ».

Le Luberon coupé en deux
Si la chaîne du Luberon forme une entité géographique, le Moyen Age ne reconnaît que les héritages et les alliances ou encore la force armée lorsqu’un territoire est en jeu.
Deux grandes maisons vont se partager le Luberon. La lignée des comtes de Barcelone a profité de l’inattention des comtes de Toulouse pour s’établir solidement en Provence. Les toulousains devront se battre pour récupérer une partie de leurs possessions. Alphonse Jourdain comte de Toulouse mène la lutte contre Raimond Bérenger de Barcelone. Les combats aboutissent à un accord puis décident le partage du comté de Provence entre les deux adversaires en 1125. Alphonse Jourdain reçoit le marquisat de Provence, soit Cavaillon, Vénasque, Vaison, la portion de Provence située au nord de la Durance et qui longe le Rhône. Raimond Bérenger devient comte de Provence et règne sur toute la partie située entre la Durance, les Alpes, le Rhône et la mer. Le premier a les terres les plus riches, l’autre les terres les plus vastes. Et le Luberon pour sa part est coupé en deux entre Oppède et Bonnieux.
Les démêlés des Comtes de Toulouse avec la papauté les oblige à céder le marquisat de Provence à l’église qui l’acquiert définitivement en 1274. C’est ce qui permettra à la fin du XIII » siècle à Clément V d’être le premier pape d’Avignon. Le marquisat changera alors de nom pour s’appeler Comtat Venaissin du nom latin de Vénasque, Comitatus Vendascensis. Le territoire restera propriété du Saint Siège jusqu’en 1791.
L’autre partie du Luberon appartient au comte de Provence qui peu à peu grignote les seigneuries locales. Le pays d’Apt, fief des d’Agoult-Simiane sera intégré à la Provence comtale et la ville d’Apt perdra son consulat sous Charles d’Anjou en 1257.
Lorsque l’héritier du Roi René, Charles d’Anjou mourut, il laissa la Provence au roi de France, Louis XI. Cette décision ne pouvait être acceptée sans bataille de la part de seigneurs dont les familles avaient lutté pour chasser les sarrasins et protéger leur indépendance. Nombreux furent ceux qui pensèrent perdre leur liberté en acceptant le testament du dernier comte.
Sur le plateau d’Albion, Foulque IV d’Agoult, âgé de quatre vingt dix ans, accueille ses amis Pierre de Castellane et Jean de Pontevès. Ils veulent substituer au roi de France, le duc René de Lorraine et reçoivent en mars 1481 les troupes lorraines conduites par de Tinteville ; le château de Saignon qui domine la vallée se donne à eux. Les villes de Manosque, Forcalquier, la Tour d’Aigues, Dauphin, Montjustin, Reillanne, Saint-Michel, Mane, Vachères se rangent aux côtés des champions de la liberté à tout prix.
Mais quelques mois plus tard, Louis XI décidé à rallier cette province au royaume de France envoie 18.000 hommes de troupe commandés par Galeotti s’opposer à ce début de sécession. Mane est détruite, Manosque prise, Forcalquier pillée. Seules Sault et Apt sont préservées lorsqu’en septembre le roi accorde une amnistie générale aux derniers autonomistes.
La partie orientale du Luberon sera alors transformée en bailliage, puis en viguerie, titre que le pays d’Apt a conservé jusqu’à la Révolution.
L’inscription de l’église Sainte-Madeleine
Sur le piédroit de l’église Sainte-Madeleine, à deux cents mètres du pont de Mirabeau, est gravée une inscription qui relate l’éclipse du 3 juin 1239 : « L’an du seigneur 1239, le 3 des nones du mois de juin, le soleil fut obscurci. Réfléchis, prends garde, si tu commences comment tu finiras. Qui bien fera, bien trouvera ». Ainsi se termine sur ces conseils cette relation du phénomène qui en ce temps-là épouvantait les populations.
La noyée du gouffre du Calavon
A la fin du XIIIme siècle, une femme de Saignon, accusée d’avoir étranglé son mari, est condamnée par la justice à être noyée dans un gouffre d’eau du Calavon.

Les Vaudois du Luberon
Valdès, ou Valdo, est un riche marchand de Lyon qui a donné son nom à la secte qu’il a fondé. On sait de lui qu’il se fit traduire l’Ecriture Sainte en provençal et que cette lecture ainsi que celle de la cantilène de Saint Alexis le touche tellement qu’il abandonne ses propriétés à sa femme et lors de la famine qui désole Lyon en 1176 il distribue le reste de ses biens aux pauvres.
Valdo, pauvre volontaire, regroupe les pauvres de Lyon et commence ses prédications itinérantes. Les pauvres vont par le monde deux par deux, prêchant la pénitence et la pauvreté apostolique. Bientôt l’action des vaudois touche les Humiliés, ces lombards tisseurs de laine et drapiers qui se sont groupés en ordre religieux. Les deux sectes vont bientôt se confondre. Mais les pauvres de Lyon, qu’on appelle aussi Leonistes du nom de leur ville de fondation, ou Sabbatins parce qu’ils portent des sabots, vont se poser en juges des moeurs et du clergé. L’archevêque de Lyon les expulse. Puis le pape Lucius III les excomunie en même temps que les Humiliés.
Le mouvement continue alors avec l’appui des partisans et des sympathisants clandestins, les « amici et les credentes ». Les vaudois s’appellent eux-mêmes les « Parfaits » ; ils refusent le travail manuel, ne portent obéissance qu’à Valdo et à la hiérarchie qu’il institue avec ses prêtres, ses évêques. Les vaudois sont les premiers a avoir traduit la bible en langue vulgaire. La bible dite d’Olivietan, imprimée à Genève, est due à la secte, qui ne reconnaît parmi les sacrements que le Baptême, la Cène et la Pénitence. Valdo rejette le culte des saints, la messe, le purgatoire, la prière pour les morts, les indulgences. En 1210 pourtant il y aura rupture entre les vaudois qui sont végétariens et croient à la dissolution du mariage français et ceux, de plus en plus nombreux, qui se sont implantés de l’autre côté des Alpes, dans les vallées vaudoises. En Allemagne, ils seront identifiés aux hussites et aux anabaptistes ; en Espagne en 1211, 80 d’entre eux seront brûlés et la secte fut dissoute ; en France ils seront bien souvent accusés de sorcellerie.
Ce sont les seigneurs du Luberon qui font venir les vaudois à la fin du XVme siècle. Foulque III d’Agoult semble être un de leur protecteur, tout comme les barons de Cental, fief piémontais, dont les seigneurs règnent sur la vallée d’Aigues. Alors, pendant longtemps, on verra « ces gens paisibles, aimés de leurs voisins, de bonnes moeurs, gardant leurs promesses, payant bien leurs dettes sans se faire plaidoyer, charitables, ne laissant aucun des leurs dans la pauvreté, aumôniers aux étrangers, et aux pauvres passants, ne blasphémant pas, ne jurant jamais, ni par Dieu ni par Diable, se retirant de la compagnie dès lors qu’on y tenait des propos lascifs ou blasphématoires. » Le moine Justin dit de ces vaudois : « comme on les voyait tranquilles et réservés, qu’ils payaient fidèlement leurs impôts et les redevances seigneuriales, qu’ils étaient fort laborieux, on ne les inquiétait point au sujet de leurs moeurs et de leurs croyances ». Ce qui n’empêche pas 150 vaudois de Cabrières d’émigrer vers la Calabre à partir de Marseille le 3 septembre 1477.
Le grand tort des vaudois est semble-t-il d’avoir adhéré à la Réforme lors du concile de 1532, et ce malgré l’avis d’un de leur « barbe » (pasteur), Morel qui sera arrêté à Mérindol, jugé à Aix et brûlé en place publique.
Cette même année, François 1er ordonne une enquête sur « ceux tenant la secte de Luther ». A Lourmarin, on dénombre 54 hérétiques ; à Villelaure, tout le monde prend la fuite, mais 25 personnes sont dénoncées et excommuniées ; à la Roque d’Antheron ils sont 11 ; Peypin d’Aigue est désert à l’arrivée des enquêteurs.
Une bulle de Clément VII en 1534 accorde le pardon à ceux qui sont dans l’errance, ce qui n’empêche pas que l’année suivante huit hommes de Villelaure soient emprisonnés à Aix et un peu plus tard six hommes de Pertuis brûlés vifs devant la cathédrale. Hugon Berthin, maître d’école de Lourmarin, est mis en prison et sa maison est démolie ; Pierre, le pasteur de Cucuron, est incarcéré.

La première bible protestante
Traduite en langue française, dite bible d’Olivetan, elle a été imprimée à Genève aux frais des vaudois qui payèrent 1.500 écus d’or cette manifestation officielle de leur existence en 1535.

La pièce secrète des Pellenc
En septembre 1540, le juge d’Apt fait arrêter plusieurs vaudois dont Collin Pellenc et Louis Serre son beau frère qui demeurent tous deux au plan d’Apt. Les perquisitions effectuées dans leurs fermes et leurs maisons d’Apt, rue de la Boucherie et traverse de l’Evêque, permettent au juge de trouver des « secrets », c’est-à-dire les trous de murs bouchés, les placards murés dans lesquels les gens de l’époque essayaient de cacher leurs biens les plus précieux. Dans la ferme de Collin Pellenc on trouve dans la pièce secrète un petit sac qui contient une bible en français, les Actes des Apôtres, un écrit satirique contre l’église romaine et une lettre sans doute écrite par Calvin. Ceci prouve que les aptésiens arrêtés sont vaudois adhérents à la Réforme. D’ailleurs Collin Pellenc avait déjà feint d’abjurer deux fois devant le vicaire official et l’inquisiteur d’Apt en 1532 et 1535. Il sera condamné pour avoir « reçu et logé en sa maison les barbes (pasteurs) desdits vaudois et luthériens, tenants et dogmatisants les dites erreurs et sectes réprouvées ». Collin Pellenc sera brûlé vif sur la place de Jacobins à Aix.

Le baron Meynier d’Oppède
L’année 1536 voit les troupes de Charles-Quint déferler sur la Provence ; mais la tactique de la terre brûlée, qui est appliquée sur le pays, porte ses fruits et les troupes impériales se retirent honteusement. En 1539 on annonce à la cour que « les hérétiques pullulent au-delà de la Durance ». Les actions contre les vaudois se multiplient à tel point que François 1“, enfin persuadé, lance contre eux l’arrêt dit de Mérindol le 18 novembre 1540. Il est spécifié que 23 chefs de famille de la capitale vaudoise seront brûlés, leurs biens confisqués, leurs femmes et leurs enfants mis en prison ou bannis. Mérindol « refuge et retraite de gens damnés et réprouvés » doit être démoli pierre par pierre, les ruines incendiées et les bois alentour rasés.
Mais un mouvement d’opinion se fait en faveur des vaudois et le Roi renonce à faire exécuter son arrêt. Le président du parlement de Provence, Barthélémy Chasseneux serait plutôt tolérant tout comme l’est le cardinal Sadolet, évêque de Carpentras, qui n’hésite pas à affirmer « ne point haïr qui ne pensait pas comme lui en matière de religion ». Le gouverneur de Piémont, Guillaume du Belai fait une enquête sur les vaudois et fait leur éloge au roi. Mais les vaudois n’ont pas que des amis. Le conseiller du parlement Durandi, l’évêque de Cavaillon, le vice-légat d’Avignon sont des adversaires irréductibles. En quelques mois tous les protecteurs des vaudois disparaissent et, en 1543, Meynier d’Oppède devient premier président du parlement. Les troubles et les plaintes recommencent. D’autant que le baron d’Oppède a d’étranges manières. Si les jésuites disent de lui : « il n’y a pas de meilleur chrétien au royaume de France » un chroniqueur raconte qu’il « a fait mourir de faim en sa citerne, cinq ou six pauvres paysans, ses sujets, auxquels il a fait croire qu’ils étaient luthériens et vaudois, afin d’avoir leurs biens et héritages, qu’il a pris en sa main pou augmenter sa seigneurie qui était auparavant peu de chose ».
Mais Oppède a aussi un compte à régler avec Madame de Cental seigneur de Cabrières, de l’autre côté de la vallée du Calavon. Il semble bien qu’elle ait refusé ou sa propre main au baron, ou celle d’un de ses proches. Alors la fureur de Meynier éclate. Il a les meilleurs prétextes du monde, puisqu’à cette époque les gens de Cabrières refusent l’autorité du pape et que ceux de Mérindol vont mettre le feu à l’abbaye de Sénanque.
Le grand obstacle à la vengeance d’Oppède est la position conciliante du roi. Or l’attitude de François 1er va changer lorsqu’on lui apprend, et il semble que Meynier soit à l’origine de cette perfidie, que les vaudois veulent marcher sur Marseille pour y proclamer la république. Aussi le roi finit-il par ordonner le 1er février 1545 au parlement d’Aix, l’exécution de l’arrêt prononcé cinq ans plus tôt.
Le comte de Grignan, gouverneur des armées en Provence est absent. Oppède est son lieutenant et le remplace. Il attend pourtant trois mois avant de se mettre en campagne afin de s’adjoindre des troupes revenant d’Italie. Elles sont commandées par Jean Antoine Escalin des Esmars, baron de la Garde, lieutenant général du roi sur la mer du Ponant. Ses exploits lui ont valu le surnom de « brave capitaine Paulin » ; n’est ce pas lui qui conclut l’alliance avec les turcs et mena les flottes des deux nations à la victoire.
Guérin avocat général au parlement est obligé de s’associer à l’expédition. L’inquisiteur du Comtat, Pietro Gelido est du voyage.
Les troupes se composent des soldats de Paulin et de bandes armées d’aixois et d’avignonnais envoyés par le vice-légat de Lothon ; soit deux mille hommes environ.
Eustache Marron fut un des chefs vaudois avant le massacre de la vallée en 1545. Né à Cabrières d’Avignon, c’est sa bande qui tuera Antoine de Bermond, seigneur de Goult. Mais lorsque les troupes de Meynier d’Oppède feront le siège de son village, il dirigera la résistance avec héroïsme avant de mourir dans le massacre général.

Le massacre de Mérindol
Le 18 avril, I’expédition punitive s’ébranle. Cabriérettes, village qui a depuis disparu, Cabrières d’Aigues, Peypin, Lamotte, Saint-Martin-de-la-Brasque, tous villages qui appartiennent à la dame de Cental sont mis à feu. et à sang. Les femmes et les filles sont violées, les hommes égorgés, les querelles trouvent ici vengeance. D’ailleurs on ne demande à personne sa religion et de nombreux catholiques sont tués.
« Les soldats prirent une vieille femme, lui mirent la tête devant le feu et la brûlèrent, disant qu’elle n’avait pas voulu montrer les secrets pour avoir du fourrage… Ce jour là, huit cents personnes furent envoyées aux galères à un écu la pièce. »
Puis la chevauchée se poursuit. Lourmarin et Villelaure sont brûlés, mais il n’y a pas de victimes cette fois-ci, tous se sont enfuis. Mérindol est vide de tout habitant lorsque les troupes y parviennent. Qu’importe le feu est mis aux maisons et le village est détruit. A Cabrières, Paulin est obligé de faire canonner les remparts derrière lesquels une centaine d’hommes et de femmes tirent à l’arquebuse sur les assaillants. Le reste de la population se terre dans les caves, ou dans l’église. Par une brèche de la muraille, les soldats pénètrent dans la ville, tuent les défenseurs, emmènent les autres en prison. Les femmes sont enfermées dans une grange à laquelle on met le feu. « Les pauvres femmes criaient si amèrement qu’un soldat, ayant pitié d’elles, leur ouvrit la porte, mais le cruel président les fit tuer et mettre en pièces jusqu’à ouvrir le ventre des mères et fouler aux pieds les petits enfants étant dedans leurs ventres », rapporte l’avocat général Aubery.
Lacoste se rend, mais le baron d’Oppède y entraîne ses troupes pour que recommence le carnage. On verra ici des femmes et des filles se poignarder pour échapper au viol. A Murs, une vingtaine de femmes se sont réfugiées dans une grotte avec leurs enfants. Meynier fait mettre le feu devant l’entrée et les asphyxie.

Un témoin, Pérussis, raconte que « le tout fut approuvé avec joyeux visage par ledit François 1″ lorsque la nouvelle de cette défaite lui fut portée par le sage et bien avisé M. de Pourrières, beau-fils de M. d’Oppède. »
Plus de huit cents personnes furent capturées et envoyées aux galères. Le conseiller Gaspard de Arcussia fut chargé d’une enquête : « le commissaire et le procureur des pauvres vont en une autre galère au sieur de la Marray, la trouvent toute découverte, n’ayant que la moitié d’une vieille tente encore toute déchirée. Le capitaine leur dit qu’il lui était déjà mort dix de ses prisonniers et deux qui ne seront pas vivants ce soir. Le barbier dit aux commissaires qu’ils mourront tous s’ils ne sont pas mieux traités. »
Six ans après l’effroyable massacre des vaudois du Luberon, Madame de Cental demandera justice au roi. François 1er, mourant, ordonne au dauphin, Henri II de poursuivre les assassins. Le Parlement de Provence impliqué dans l’affaire est dessaisi au profit du Parlement de Paris. Les protagonistes seront mis en face de leurs crimes par le réquisitoire d’Aubery du Maurier. Mais le baron d’Oppède, qui a eu l’audace de mettre en tête de son discours de défense la phrase de l’écriture : « Judica me Deus, et discerne causam meam de gente non sancta », sera acquitté. Non seulement il retrouve son poste de premier président du Parlement de Provence, mais le pape Paul IV le fera comte palatin. Ne s’était-il pas comparé à Saül exterminant les Amalécites sur l’ordre du Tout Puissant ?

L’inquisiteur Pietro Gelido qui avait été naguère un familier de Calvin s’est réfugié en Italie, il y restera.
Le brave capitaine Paulin, arguant du fait qu’il n’a fait qu’obéir aux ordres du roi sera sorti de sa prison et réintégré dans son grade. Le seul à être condamné sera l’avocat général Guérin, mais uniquement pour vol, détournement et prévarications. Il sera pendu et décapité ; sa tête transportée à Aix sera exposée pendant plusieurs jours sur un pal.
Mais pour qu’il y ait une moralité à ce drame, sachons que Meynier d’Oppède souffrira atrocement de la maladie qui l’emportera après une longue agonie : ne dit-on pas que son barbier, qui était protestant, l’empoisonna, « d’un mal merveilleusement douloureux ». Ces massacres n’ont pas exterminé les vaudois. Après avoir erré des jours, parfois même des années dans les forêts et les grottes, ils réintégreront leurs villages, et aujourd’hui de nombreux protestants vivent en paix de part et d’autre du Luberon. Mieux même, les vaudois ont fait souche dans les vallées du Val d’Aoste dans les Alpes italiennes. Ce sont eux qui parlent encore soit le patois, soit le français dans cette région. Beaucoup ont émigré à travers les siècles. Des communautés existent dans de nombreuses villes italiennes, aux Etats-Unis et en Amérique du Sud. On estime à plusieurs milliers, sinon dizaines de milliers, le nombre de ces vaudois contemporains qui ont leur faculté de théologie à Rome.
Deux villages de la vallée du Calavon ont complètement disparu à la suite du massacre des vaudois de 1545. Ce sont Trés-Emines et Cabrierettes, dont les habitants furent massacrés, les maisons rasées. Leur emplacement me nous est plus connu que par les relations des dramatiques événements de l’époque.

Deux hommes d’ancien régime : Sade et Mirabeau
Après les guerres de religion, la vie du Luberon reprend et prospère. Tandis que Louis XIV fait démolir les châteaux qui peuvent encore le gêner, comme Buoux ou Cadenet, les villages se repeuplent grâce à des seigneurs préoccupés de faire rapporter les nombreuses terres délaissées.
Ce sont alors de brillantes années pour nobles et seigneurs. Les fiefs fructifient et malgré les interminables procès soulevés contre eux par leurs exigences, les possesseurs mènent une existence fastueuse.
La grande époque de la Renaissance qui permet d’édifier les châteaux de la Tour d’Aigues, de Lourmarin, de Villelaure, puis la splendeur des Sabran à Ansouis disparaît lorsque la noblesse prend l’habitude d’aller chercher les honneurs et dépenser son argent à la cour, Certes le pays reste riche et les hôtels particuliers fleurissent aux XVII et XVIIIme siècles, mais il n’y a plus de grandes constructions.
Dans les années précédant la révolution on assistera à une irritation croissante de la part de nombreuses communes vis-à-vis de leur seigneur. L’Isle-sur-Sorgue par exemple veut racheter les droits du duc de Caderousse ; celui-ci augmente la somme proposée et fait tout pour excéder les l’Islois. A Beaumont, le marquis de Mirabeau fait jeter dans la Durance un procureur d’Aix qui venait se rendre compte si les plaintes des habitants étaient formulées.
C’est alors qu’apparaissent deux grandes figures de cette noblesse provençale, Donatien marquis de Sade et Honoré Gabriel de Mirabeau qui sera marquis à la mort de son père.
Ce sont là deux exemples de nobles déclassés mis en parallèle par Michel Vovelle de l’Université d’Aix.
Ils sont comparables car tous deux sont provençaux et de petite noblesse aisée. Sade a 17.000 livres de rente grâce à quelques terres dispersées, Mirabeau et Beaumont rapportent la moitié au futur marquis. Et pourtant sans être dotés d’une énorme fortune, ces deux hommes vont appliquer de tout coeur la formule : « Faire de la vie une fête ».
Au cours de son premier séjour à Lacoste, Sade donnera des séries de représentations théâtrales. Mirabeau se montrera d’une prodigalité exceptionnelle. En cela ils ne diffèrent pas d’un comte Rantzau, ce danois réfugié à Ménerbes qui y mène joyeuse vie en compagnie de la princesse Tingri.
Sade empruntera aux juifs de Carpentras et de Mazan, Mirabeau empruntera aux juifs d’Aix et de Pertuis.
Mais l’élément de ressemblance des deux hommes s’accentue lorsqu’on considère que tous deux sont en révolte contre les conventions morales de leur temps et c’est en refusant de suivre les règles établies que va naître leur réputation. Ils ont l’un et l’autre des aventures identiques dans leur jeunesse, le même besoin d’argent ; iIs feront de la prison et se sont peut-être rencontrés à Vincennes ; ils seront des victimes du Parlement d’Aix.
« La révolte, dit Michel Vovelle, sera plus radicale chez Sade par la remise en cause des fondements de la morale commune, plus limitée mais plus efficace chez Mirabeau dans l’attaque de l’ancien régime. »
Et avant que les deux hommes, ne sombrent, l’un dans ses déviations, l’autre dans un tourbillon ambitieux, on constate encore qu’ils jettent l’anathème contre la noblesse aixoise qui le rejette pour Mirabeau, contre le Parlement d’Aix et les habitants de Lacoste pour Sade.
Sade et Mirabeau, deux marquis de part et d’autre du Luberon, inadaptés à leur époque.

Mirabeau
Goethe a écrit de Mirabeau : « Les français regardent Mirabeau comme leur Hercule et ils ont parfaitement raison. » Par contre Taine le traitera de « Satyre colossal et fangeux ». Alors que Sainte-Beuve dira : « Il est la première grande figure qui ouvre l’ère des révolutions. »
Les juifs dans le Comtat
Il y avait quatre communautés juives dans le Comtat, les « Arba kehilot » : Carpentras, Avignon, Cavaillon et l’Isle-sur-Sorgue. Rassemblés dans les « carrières des juifs », ces groupes bien qu’obligés de porter un chapeau jaune avaient une liberté presque complète.
Notre-Dame-de-Lumière au pied du village de Goult
Lieu de pélerinage connu, sur la route nationale 100, au pied du village de Goult. Au XIme siècle existait à cet endroit une chapelle Saint-Michel construite au bord du Limergue, ce petit affluent du Calavon. Mais au XVIme siècle eurent lieu des apparitions de la Vierge. On construisit alors un nouveau sanctuaire consacré en 1699 par l’évêque de Cavaillon, J.-B. de Sade, à Notre-Dame-de-l’EternelleLumière. Depuis un pélerinage très populaire y a lieu chaque année. Les Carmes, les Trappistes, les Rédemptoristes, les Soeurs de la Corde d’Avignon et enfin les Oblats se sont succédé dans ces lieux.

Les désordres de la Révolution dans le pays d’Apt
La révolution de 89 fut durement ressentie dans le pays d’Apt et la plaine du Comtat. La région d’Apt, terre française depuis trois siècles suit aussitôt le mouvement révolutionnaire, mais le Comtat venaissin connaît de grandes difficultés, car l’Etat d’Avignon qui s’est débarrassé de son vice-légat veut entraîner le Comtat dans son rattachement à la France.
L’occupation d’Avignon par les troupes royales de 1768 à 1774 avait donné le goût aux avignonnais de l’abolition des frontières et de la liberté économique. Aussi dès les premiers mois de la révolution demandent-ils leur rattachement à la France. Mais, le Comtat Venaissin, terre agricole, n’avait aucune envie de se faire croquer par le géant français, et restait fidèle au Saint-Siège. Il fallut donc que les avignonnais décident les communes du Comtat à adhérer au royaume. Des bandes armées semèrent la terreur à partir d’Avignon dans les villes et les villages alentour.
Les méfaits des séparatistes forcent l’Assemblée Nationale à envoyer des médiateurs pour arrêter la lutte entre les deux partis. Finalement l’assemblée des communes de Bédarrides, dont 44 étaient absentes sur 98, décide en Août 1791 le rattachement à la France.
Les terreurs n’étaient pas terminées car, après les violences intestines, les commissaires du peuple envoyés de Paris vinrent rétablir l’ordre public, tandis que les armées marseillaise et des Allobroges tentaient d’imposer chacune leur point de vue. Le résultat de cette période fut la mort de nombreuses personnes fusillées, guillotinées, à Orange ou à Avignon. Il y eut des morts à Apt, à l’Isle-sur-Sorgue, des combats à Cavaillon et au Thor, des troubles dans de nombreux villages.

L’empire amènera de nouvelles calamités, des impôts trop lourds et des recrutements trop importants. On comptera jusqu’à 50% de déserteurs lors des conscriptions même si les villages du Luberon donnent plusieurs généraux aux armées révolutionnaires et napoléoniennes.
Le XIXme siècle sera un âge d’or pour l’agriculture de la région. La culture de la garance, la reprise de la vigne, les lavandes, l’exploitation du soufre, des ocres, de l’eau pour la fabrication du papier, tout concourt à transformer économiquement cette région. De l’autre côté de la chaîne, Pertuis a fait également sa révolution agricole et aujourd’hui produit d’excellentes asperges.
Depuis le Luberon s’ouvre de plus en plus au tourisme. Et les sages ne peuvent que répéter aux nombreux visiteurs que le pays ne se laisse pas découvrir en un jour ; et pour en apprécier les merveilles, il faut savoir abandonner son automobile à l’orée d’un sentier pour aller voir dans la montagne l’envol du dernier circaète.

Un crime peu commun à Villelaure
Le 7 mai 1793, à Villelaure, un cultivateur, Antoine Tournel, trouva que la soupe que lui avait préparé sa femme avait un drôle de goût, et en mourut. Une enquête menée par les gendarmes prouva que le malheureux avait succombé à une dose massive de mort-aux rats. Sa femme Madeleine Bajolle finit par avouer sa culpabilité. Elle fut condamnée à mort.

Les redoutables loups du Luberon
Les loups ont été longtemps une des plaies du Luberon et des Monts de Vaucluse. Ils étaient surtout redoutables l’hiver, lorsque la faim les faisait descendre dans la plaine vers les lieux habités. Plusieurs moyens étaient employés pour la chasse au loup. La battue, les officiers de louveterie, le poison. C’est que, outre les cas de bêtes enragées qui attaquaient l’homme, les loups sont friands de la chair des moutons. On voit une bande de douze loups en 1806 foncer sur un troupeau à la Motte d’Aigues ; la même année les 44 moutons de Henri Mouret sont égorgés par les loups. Entre les années 1738 à 1790, on a compté dans cette région 100 mâles tués, 16 louves et 409 louveteaux, soit 525 bêtes. Une prime donnée par les communes était versée à ceux qui parvenaient à tuer un loup. C’est en 1922 que fut aperçu le dernier loup du Luberon. Par contre, le 1er novembre 1779, Joseph Borel de Lagarde d’Apt tua le dernier lynx de la région.

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