Histoire des Alpilles en Provence

Les Salyens et le culte des têtes coupées

L’Occident ligure se compose des dix-sept peuplades des Salyens. Depuis leur capitale, Entremont près d’Aix, ils dominent tout le territoire du Rhône au Var. Les Alpilles sont un de leurs fiefs et, à l’abri de leurs oppida, ils élèvent des sanctuaires de la religion des morts.

Trois périodes peuvent se dégager entre le IV° siècle et son déclin lors de la romanisation.

L’oppidum des Caisses de Jeanjean, au-dessus de Mouriès, se cache derrière les arêtes rocheuses verticales d’un plateau. C’est là qu’ont été trouvées les « stèles aux chevaux ». Gravés dans la pierre, les chevaux sont grossièrement stylisés et sont surmontés chacun d’un homme. Ce ne sont pas des cavaliers allant à la chasse ou à la guerre, mais des âmes planant sur l’animal qui symbolise le passage de la vie vers la mort. Le cheval est un moyen de transport qui se trouve ici assimilé à un dieu.

La deuxième période est décrite par Posidonius de Rhodes, qui visita la Gaule avant notre ère : « Les gaulois embaument les têtes des personnages illustres avec de l’huile de cade, ils les gardent dans un coffret et les montrent avec orgueil aux étrangers ». Le grec, tellement choqué par ces procédés, aurait pu ajouter que certaines têtes étaient trépanées afin de les suspendre par un clou sur les linteaux des temples. Posidonius n’a vu dans ces rites que leur aspect barbare.

Pourtant, au sein des sanctuaires aux esprits se rassemble « une véritable réserve d’énergie vitale », comme le dit Fernand Benoit. Les Salyens, comme d’autres peuples de l’Europe d’alors, croient que la tête coupée assure la protection de la tribu, l’esprit du défunt étant inséparable de son crâne. N’était-ce pas un moyen d’accumuler la sagesse de ceux qui avaient vécu ?

On remarquera au musée de Saint-Rémy une statue représentant un de ces défunts. Il est assis en tailleur, figé dans la posture habituelle des bouddhistes. On verra également un linteau encore garni de ses crochets où se balançaient les têtes, ainsi qu’un crâne percé après la mort.

Mais, le plus souvent, c’est la statuaire qui donne le plus grand nombre d’exemples de têtes coupées. Nombreux sont les rochers, les stèles, les statues qui montrent des têtes décapitées.

Ces apparitions saisissantes sont les témoins de l’inquiétude des Gaulois devant la mort et ce qui se trouve ensuite. Bien souvent les têtes sont associées à un animal terrifiant. Ce n’est plus le cheval qui assure le passage, mais un monstre fantastique, un sphinx, une tarasque, en fait la plupart du temps, un lion. Tel est le cas de la fameuse « Tarasque de Noves » exposée au musée lapidaire d’Avignon. Le lion, la gueule entrouverte est en train d’avaler un corps humain. Ses deux pattes de devant s’appuient chacune sur une tête coupée. L’Androphage ne fait pas peur à ses victimes dont le faciès, neutre, évoque bien l’idée d’une translation d’une vie dans une autre.

On ne peut alors que reprendre les mots de Fernand Benoit : « Ces démons d’un monde surnaturel, au service de la divinité dont ils deviendront l’attribut, sont les intermédiaires entre les vivants et les morts. Ils appartiennent à une imagerie funéraire qui a pour thème le voyage de l’âme vers l’outre tombe, emportée dans sa nouvelle demeure par un cheval. Ils expriment aussi le ravissement du défunt terrassé par les griffes de la bête infernale ».

N’oublions pas que Cerbère, le chien qui garde les enfants des anciens grecs, était au départ la bête qui mange la chair. N’est-il donc pas naturel qu’un carnassier reprenne ce symbole de la mort lié à l’idée de destruction ? D’autant que, depuis le VI° siècle, Massalia est née et l’influence grecque s’est répandue vers l’intérieur du rivage ligure.

La troisième période sera celle de Dispater, le dieu gaulois au maillet, lié à Sylvain le dieu romain, qui ouvre la porte de l’enfer.

On trouvera à Glanum la source guérisseuse des Salyens, mais on sait également que dès le IV° siècle les Grecs de Marseille sont remontés jusqu’ici et y ont établi le culte d’Héraklès, Hercule dont les légendes vont fleurir.

Les Salyens et les Grecs s’affrontent puis accommodent leur existence réciproque, jusqu’à ce qu’en 124 avant J.-C. le consul romain Sextius Calvinus soumette les Salyens et prenne Entremont leur capitale.

Le combat d’Hercule

Le combat d’hercule contre les Ligures est une légende fameuse dans l’antiquité. Revenant du jardin des Hespérides, en Espagne, le héros traverse la Crau. Assailli par les ligures, Hercule réplique jusqu’à la dernière flèche ; mais au moment où il va succomber, Zeus prend pitié de lui et le secourt en faisant grêler sur les ligures ces pierres rondes qui depuis parsèment la Crau.

Glanum grecque et gallo-romaine

En 118 avant le Christ, Domitius Ahenobarbus fonde la Narbonnaise, la grande province romaine de la Méditerranée du nord. Désormais les Alpilles vont suivre le cycle civilisateur de Rome. Glanum la cité gallo-romaine est rattachée à Arles entre 65 et 60. On retrouve des traces de siège de cette époque sur l’oppidum des Bringasses, aux Baux.

Trois siècles de paix vont alors permettre à la région de s’épanouir. Les oppida sont abandonnés, les villes descendent vers les plaines où les cultures s’étendent ; la campagne se couvre de Villas. On a trouvé des vestiges de ces grands domaines à Roquemartine, à Mouriès, dans toute la plaine au nord des Alpilles.

Deux grandes routes passent au nord et au sud de la chaîne. Par Cabellio (Cavaillon), Orgon, Glanum au nord ; depuis Aix, Eyguières, Téricias (Mouriès), pour le sud. Les deux voies se rejoignent à Ernaginum (Saint-Gabriel) à proximité de la traversée du Rhône de Tarascon.

Des aqueducs se construisent. L’un alimentera en eau, Arles. Venant du mord, il prend naissance à Eygalières, l’ancienne Aquileria, la ramasseuse d’eau, et sera terminé sous Auguste. L’autre suit le versant sud par les Baux, Maussane et parvient à Barbegal où sera construit, au cours du bas empire, un moulin industriel, véritable usine à broyer le grain. A Noves comme à Saint-Gabriel, les Utriculaires, ces passeurs des marais assurent la navette entre l’intérieur et les Nautes de la Durance et du Rhône.

C’est à Glanum que les plus beaux vestiges s’accumulent. Salyens, grecs, romains, gallo-romains s’y sont trouvés chez eux. C’est l’un de ces endroits où le légionnaire revenant d’une campagne contre les germains se sent chez lui, où les ruines nous étonnent encore. Ne faut-il pas être béni des dieux pour que des monuments tels que l’arc municipal et le cénotaphe des Antiques nous parviennent intacts ?

Pourtant à partir du IV° siècle, Glanum va progressivement disparaître. Silvanus-Dispater, le Dieu au maillet, a été remplacé par Valetudo, la déesse de la santé et du bonheur ; Mithra a fait une timide apparition. Les monuments publics ne sont plus entretenus, bien que l’on remarque dans la ville la présence d’un baptistère.

Le Rhône est la voie de pénétration directe de l’Evangile en Gaule et, dans les villes du fleuve, les communautés chrétiennes prolifèrent bientôt. La pénétration latérale se fera un peu plus tard avec un Saint Andiol compagnon de Saint Trophime, ou un Saint Césaire évangélisateur de la Crau.

Saint Martin, l’évêque de Tours, traverse les Alpilles. Dans un vallon proche des Baux, la légende veut qu’il fasse jaillir une source en plantant son doigt dans le roc.

Heureux saints qui feront naître tant de vocations en Provence.

Dans les collines d’Ugernum, qui deviendra Beaucaire, au V° siècle naît l’ermitage de Saint-Roman-d’Aiguille qui durant mille ans va dominer la vallée du Rhône.

Cependant Euric, le wisigoth, prend Arles en 476. Malgré un nouveau cycle d’invasions, Saint Césaire évêque d’Arles va prêcher au milieu des bergers de la Crau, cette étendue, désertique il y a encore dix ans, au sud des Alpilles.

Ostrogoths, Burgondes, Francs, se succèdent, faisant dépérir les riches villas gallo-romaines. Pour la dernière fois, les habitants retrouvent le refuge des oppida. A Saint-Rémy, propriété de l’évêque de Reims, on monte des tours de défense.

Les guerres du Moyen Age

Chaque cité des Alpilles a connu des heures difficiles durant les siècles de Moyen Age. Nous allons essayer de rappeler pour chacune d’elle les faits les plus saillants.

Aux environs de l’an 1000, les moines de Montmajour essaiment à travers les marais innombrables. Ils s’établissent à Graveson et à Frigolet et possèdent la moitié de Saint-Rémy. Mollégès fera partie de leurs terres où durant des siècles ils attraperont les fièvres de ces régions insalubres, le paludisme de ces marais qu’ils veulent assécher.

De l’autre côté du Rhône, l’abbaye de Saint-Roman devient dépendante de l’abbaye de Psalmodi (près d’Aigues-Mortes) en 1102.

A Saint-Rémy, le monastère de Saint-Paul-de-Mausole, établi par le chapitre de la métropole d’Avignon, sort de terre.

L’ordre militaire des Templiers ne perd pas de temps. Dès 1193 ils s’implantent à Tarascon. En 1203 ils possèdent un domaine à la Laurade dont le frère commandeur, Estabel, gère aussi la maison de Lansac. Leurs étendards flottent sur Beaucaire, Barbentane, Graveson, Rognonas.

Cette période de transition des XII° et XIII° siècles fait la part belle aux spéculateurs fonciers, seigneurs ou ordres religieux, qui savent bien que la seule richesse du temps réside dans la propriété des terres. Comment dès lors s’étonner si les seigneurs prennent les armes pour agrandir leurs domaines, ou ne pas laisser des terres convoitées aller à d’autres. C’est ce qui va se passer avec les guerres baussenques (i.e. des Baux).

Profitant de la faiblesse des seigneurs féodaux, occupés à faire la guerre et à conquérir des terres, les cités s’emparent des droits politiques des grandes familles et se gèrent en élisant des consuls. Tarascon et Beaucaire donnent l’exemple, elles sont suivies par Graveson, Châteaurenard, Cabannes, Saint-Rémy qui, toutes, profitent du parfum de liberté qui règne dans la région pour affranchir le domaine communal.

Protégées par leurs murailles, les cités conserveront dans la plupart des cas les avantages qu’elles se sont octroyés durant cette période des républiques.

Le droit d’Esplèche

Le droit d’Esplèche dans la crau date des premiers temps de la civilisation dans cette région au sud des Alpilles et s’est perpétué jusqu’à nos jours. Les habitants de la région et ceux d’Arles en particulier possèdent le droit d’utiliser toutes les productions « vaines » du pays. Cela va du pacage des troupeaux de moutons de la mi-carême à la saint Michel, les statuts de 1242 interdisent aux propriétaires de clôturer leurs terres incultes, à la récolte de la graine d’écarlate sur les chênes kermès, avec laquelle on fait le vermillon qui, au XVI° siècle, valait un écu d’or la livre.

Les droits de chasse et de pêche font partie de l’Esplèche ainsi que le fait de couper les roseaux des marais.

Les guerres de Religion

Au début du XVI° siècle, la Réforme s’installe en Provence et ses adeptes se multiplient. Il y aura pendant plus d’un siècle, des pendaisons, des refus d’enterrer, des massacres qui défigureront la Province.

Joachim de la Mer, premier consul de Saint-Rémy, donnera l’exemple de l’émigration. Condamné à mort, ses biens donnés à Paul de Mondragon, il est prévenu à temps et peut s’enfuir à pied vers la Suisse. Bientôt il y est rejoint par son parent Pierre de la Mer et un ami, Pierre Turdon.

Plus tard c’est le cordonnier de Barbentane Jean Ragon qui prend le chemin de l’exil, puis encore Pierre Monel de Saint-Rémy, et d’autres suivent.

En avril 1561, les catholiques se déchaînent contre les huguenots des Baux. Tous les objets servant au culte sont jetés dans la citerne du château. Le mois suivant, les protestants se vengent ? Ils s’emparent en force du château, massacrent ceux qu’ils rencontrent et tiennent la place durant trois mois tandis que les catholiques se réfugient à Arles. Les Baux ne seront repris qu’en septembre par les troupes de Gauchier de Quiqueran Ventabren.

L’année d’après il chasse les protestants de Saint-Rémy, saccage leurs biens, avec l’aide du viguier Hugues Frenel, et s’enferme dans la ville avec des chevaux razziés en Camargue.

L’édit de pacification de mars 1563 amène une trêve entre catholiques et protestants. Le 16 avril, le conseil des Baux décide que « ceux de la religion réformée seront reçus à la maison commune et affaires de la ville, à tout le moins les plus apparents et solvables, et seront reçus à toute dignité états et offices, comme par ci-devant, hormis ceux qui ne sont solvables et sont indiscrets, tant d’une religion que d’autre. »

Mais cette déclaration qui se fit en bien d’autres endroits ne peut faire oublier les massacres de Beaucaire, les tueries de Tarascon, les combats entre troupes réformées, royales, catholiques, les chefs de guerre tournant casaque au rythme des avantages acquis.

Pourtant des consistoires s’ouvriront un peu partout dans les Alpilles, puisqu’ils sont désormais autorisés. Beaucaire, Tarascon, les Baux, Sénas, Eyguières en possèdent. Saint-Rémy abrite des protestants. Les Sade, seigneurs d’Eyguières, seront protestants, de même que les Jarente, seigneurs de Sénas. Eyguières sera servi pendant longtemps par une famille de pasteurs provençaux, les Maurice.

Mais tout recommencera. En 1619, le viguier des Baux Jacques de Vérassy refuse au ministre protestant de s’installer dans la ville. Celui-ci descend alors dans la plaine et donne ses prêches au moulin de Manville près de Maussane.

Les assemblées sont dispersées par les troupes du baron de Bauche. Les réformés se réfugient à Mouriès. C’est la période du « Désert » des Alpilles. Les religionnaires se rencontrent dans les garrigues du Destet et des Baumettes.

Toujours poursuivis, les protestants se dirigent vers l’est de la chaîne. Il y a bientôt 150 foyers huguenots à Eyguières, ce qui n’empêchera pas les autorités de détruire leur temple en 1685.

Les années précédant la révocation de l’édit de Nantes seront marquées par des abjurations massives, ou des départs vers des cieux plus tolérants.

La cochenille

La cochenille a longtemps fait le bonheur des gens de la Crau. C’est sur les chênes kermès qu’elle s’installe pour pondre au début du printemps. A la fin du mois de mai, lorsque le ver atteint sa maturité, les femmes et les enfants qui ont pris soin de se laisser pousser les ongles récoltent le liquide rougeâtre dont on tire le vermillon. Au XVI° siècle la récolte atteignait 33.000 livres. Les guerres napoléoniennes ont entraîné un renouveau pour le vermillon et en 1806 la récolte dépasse les 10 tonnes.

Adam de Craponne

Adam de Craponne est l’ingénieur qui a construit le canal d’irrigation qui, partant de la Durance, se jette dans l’étang de Berre pour une branche et dans le Rhône au niveau d’Arles pour l’autre bras. Ces canaux ont permis de fertiliser des milliers d’hectares de terre cultivables à partir de la déviation de la Roque d’Anthéron. En 1559 les travaux atteignent Salon, puis passent devant Eyguières pour atteindre Arles en 1584, bien après la mort du célèbre ingénieur.

Jean Van Ens

Jean Van Ens est né à Amsterdam et mort à Arles en 1652 après être devenu provençal. Ce Hollandais, ingénieur des eaux, s’était fait remarquer dans l’Oise par le dessèchement de marais. Soutenu par Louis XIII il procéda au drainage des vastes étendues de marais qui couvraient la région entre Saint-Rémy et Tarascon au nord des Alpilles, de Barbegal jusqu’en Arles sur la face sud. C’est à la suite d’une chute qu’il fit sur la glace que Van Ens décéda après neuf mois de souffrances. A sa mort et bien qu’il fût protestant, les Arlésiens sonnèrent « six clars » au clocher de sainte Trophime.

 

Les chardons

Les chardons de Provence furent longtemps renommés pour leur souplesse à carder la laine et que l’acier le plus flexible n’arrivait pas à remplacer. C’est la plaine de la Durance, entre Châteaurenard et Barbentane, qui produisait les plus beaux chardons. Cette culture fut introduite à Saint-Rémy au XVIII° siècle par la famille Mistral. Ce fut également un produit d’exportation, puisque les chardons provençaux étaient envoyés en Amérique, en Europe centrale et en Afrique du nord.

Poètes et écrivains des Alpilles

Les Alpilles ont fait éclore de grands poètes depuis Joseph Roumanille, un des sept fondateurs du félibrige. De Saint-Rémy, Marcel Bonnet est le plus connu, tout comme Charloun Rieu, le poète-paysan du Paradou, disparu il y a quelques années. A. Eygalières, Charles Galtier et Ludovic Souvestre poursuivent cette tradition. Il y a aussi, toujours vivants par leur oeuvre ou continuant à écrire, Sully André Peyre, Charles Mauron, Jorgi Reboul, Calendal Vianès. .

Quand aux écrivains, Marie Mauron est peut-être la plus célèbre, mais comment oublier le charme de Marie Gasquet ou celui de Maurice Pezet ?

 

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